Dans le rapport de l’enfant à sa mère, les conceptions psychologisantes vont bon train depuis les postfreudiens. L’oralité n’a pas son pareil pour faire vibrer une dimension charnelle et une satisfaction obtenue dans la réponse apportée aux besoins du corps de l’enfant. L’hypothétique rapport primordial mère-enfant a occupé les premiers séminaires de Jacques Lacan et sa lecture des postfreudiens a organisé la question de l’objet oral dans une direction qui ne pourra plus s’effacer.
L’oralité, une affaire de prématuration
La prématuration de l’enfant suppose une relation primaire avec la mère. Il est incontestablement difficile de sortir de cette position anaclitique formulée par Melanie Klein. L’objet oral a cette capacité particulière qu’il doit être détruit, avalé, dévoré, ou refusé, rejeté, craché. Il prend une valeur concrète, pas totalement inéliminable, et pourtant, d’emblée, il est pris dans la parole. Cette dévoration est directement observable et provoque une immédiate satisfaction, tant du côté de celui qui avale l’objet que du côté de celui qui nourrit. À quelques semaines de vie, un enfant trouve succion et babil pour explorer le monde autour de lui et pouvoir le supporter.
D’abord, il y a le suçotement pour lequel Sigmund Freud repère que la finalité « de la prise de nourriture» est exclue: «la succion voluptueuse s’accompagne d’une distraction totale de l’attention [1] ».
L’objet oral est d’emblée pris dans une dialectique du don et de la séparation. Biberon, tétine dans la bouche de l’enfant… ce geste de l’adulte bouchant la bouche témoigne de la conjugaison de la voracité et de la réponse. Lacan insiste : « quand même vous gaveriez la bouche –cette bouche qui s’ouvre dans le registre de la pulsion– ce n’est pas de la nourriture qu’elle se satisfait, c’est, comme on le dit, du plaisir de la bouche. [2] »
Une pulsion cannibale
Voilà qui est assez proche de ce que décrit M. Klein des pulsions cannibaliques. Elle en fait le fond du premier monde de l’enfant. En parallèle de cette volonté destructrice, l’angoisse d’être dévoré devient l’angoisse de perdre une partie de soi, de disparaître. Observatrice insatiable des rapports de l’enfant aux objets et à sa présence en séance, elle ne s’offusque d’aucune agressivité, nous présentant à chaque page cette présence dévorante, mordante, destructrice qu’elle accueille. Trude, par exemple, presque quatre ans: « elle se dirigeait doucement vers moi et me menaçait de différentes manières : elle voulait m’égorger, me jeter par la fenêtre, me brûler, me livrer à la police [3] ».
Freud, lui, propose une définition de l’objet de la pulsion. Il précise que cet objet peut être indifférent. En revanche, le mode d’appropriation subordonne une fixation entre l’objet et la recherche d’une satisfaction.
La succion et le babil de l’enfant prématuré, ces monologues de bruits de bouche produisent un effet d’appel pour la personne proche, comme la nomme Freud. La prodigieuse apparition du nourrisson fait son effet. Cela se rapproche de la référence au poète Guillaume Apollinaire faite par Ligia Gorini dans son argument pour la prochaine journée de l’Institut de l’Enfant : «celui qui mange n’est plus seul. [4] » L’oralité a cette faculté de précipiter l’objet et la demande.
Rassasier ?
Les conséquences de la prématuration sont durables chez le petit humain. L’image de cet enfant dépendant reste le prototype de la relation fusionnelle.
La passion fréquente pour une relation dite fusionnelle n’emporte-t-elle pas ce sentiment presque océanique d’une « empreinte concrète de dépendance […] qui, elle, serait au-delà du langage [5] »? Cette image plaisante et satisfaisante de l’enfant détaché, rassasié, endormi illustre ce rêve de fusion. Il existerait un point où, au-delà du besoin, se trouverait une possible réduction au corps jouissant. «[L]’être qui absorbe est tout absorbé et le complexe archaïque lui répond dans l’embrassement», et Lacan ajoute : « l’étreinte et la contemplation de l’enfant, la mère, en même temps, reçoit et satisfait le plus primitif de tous les désirs » [6].
Lacan démonte la pulsion freudienne pour faire un circuit autour de l’objet, faisant du corps devenu érogène un corps pulsatile, au-delà de la nécessité du besoin. Nous n’avons pas un corps par maturation psychogénétique orale, anale, génitale, mais bien par cette capacité à construire ce corps pulsatile. « Tous les besoins de l’être parlant sont contaminés par le fait d’être impliqués dans une autre satisfaction […] à quoi ils peuvent faire défaut. [7] » C’est ainsi que Lacan introduit la question de la jouissance dans le Séminaire XX.
La pulsion imaginarise un espace à partir duquel nous concevons notre monde aux limites de notre corps. Une construction de la réalité commence, d’abord avec ce que l’autre nous donne ou bien nous refuse. Dans les premiers séminaires, Lacan cherche le lieu d’une jouissance distincte de la satisfaction symbolique. Remarquons que l’érotisation du corps fixe, localise la jouissance de celui-ci. Lorsque le corps peut jouir de ce morcellement, le sujet de l’inconscient accède à la dialectique du désir et construit une dimension stratégique de défense quant au désir de l’Autre qui est la substance même de sa subjectivité.
Voracité de la demande
M. Klein décrit ce mouvement de dévoration, de destruction qu’elle noue au désir de possession : « la voracité persiste inconsciemment tout au cours de la vie. Sa nature même fait qu’elle n’a pas de limites et qu’elle n’est jamais soulagée. [8]» Elle fait ici référence au texte incontournable des Trois essais sur la théorie sexuelle de Freud qui évoque « les friands amateurs de baisers », fumeurs et buveurs, ou les « énergiques suçoteuses » [9].
Lacan, dans le Séminaire XII, situe le point d’acmé entre l’oralité et la demande: «la demande, où devons-nous d’abord l’interroger? Disons qu’elle se place entre la dimension du quémandé et celle du commandé. [10]»
La proximité phonétique entre ces deux verbes fait résonner deux sortes de demandes. Qui quémande, qui commande?
L’oralité offre une illustration précise de ce double mouvement avaler/parler. Lacan le formule précisément dans le Séminaire VIII: « qu’y‑a-t-il qui réponde mieux, en apparence, à la demande d’être nourri que celle de se laisser nourrir ? Nous savons pourtant que c’est dans le mode même de confrontation des deux demandes que gît cet infime gap, cette béance, cette déchirure, où s’insinue d’une façon normale la discordance, l’échec préformé de la rencontre. Cet échec consiste en ceci que, justement, ce n’est pas rencontre de tendances, mais rencontre de demandes. [11] »
Ce que Lacan avance dans le Séminaire XII est justement que la chaîne signifiante S1-S2 est toujours une chaîne de la demande pour le parlêtre. La demande n’entraîne pas l’attente d’une réponse. Elle entraîne, elle enchaîne, sur une autre demande.
[1] Freud S., Trois essais sur la sexualité, Paris, Flammarion, 2004, p. 103.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 153.
[3] Klein M., La psychanalyse des enfants, Paris, PUF, 1978, p. 16–17.
[4] Apollinaire G., L’Enchanteur pourrissant, Paris, Poésie/Gallimard, 1992, p. 49, cité par J. Lacan, in Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 363.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Champ freudien, 2025, p. 215.
[6] Lacan J., «Les complexes familiaux dans la formation de l’individu», Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 33–34.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 49.
[8] Klein M., Rivière J., L’Amour et la haine, Paris, Payot & Rivages, 2001, p. 47.
[9] Freud S., Trois essais sur la sexualité, op. cit., p. 106.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux, op. cit., p. 205.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 242.