Passer à table

Par Marie-Cécile Marty et Agnès Vigué-Camus

«Oh comme ils sont goulus! dit la mère parfois. Il faut leur donner tout, les cerises des bois/ Les pommes du verger, les gâteaux de la table [1]». La plume de Victor Hugo saisit l’illimité de la pulsion dans la bouche qui dévore. Les ouvrages de la comtesse de Ségur regorgent quant à eux d’outrance d’enfants dissipés que leurs éducateurs s’appliquent à corriger. Sophie désobéit et mange avec voracité ce qui lui est interdit et dont les effets dans le corps ne tardent pas à se faire sentir: indigestions, vomissements. L’enfant est goulu et grandir supposerait de se défaire de cette avidité.

Les discours qui encadrent la table des enfants

Sous l’égide de l’Église, être trop gourmand est un vice. Il est donc exigé que l’enfant se repente de ses excès. Puis, d’autres instances morales prennent le relais. La morale laïque s’empare de la diététique en prenant appui sur la science. Un souci d’hygiène et de santé s’invite dans la composition des menus des cantines dès 1936. En 1956, une circulaire portée par Pierre Mendes France interdit l’alcool dans les cantines pour les enfants de moins de 14 ans. Le verre de vin sera remplacé définitivement par le lait. À partir des années 1970, ce n’est plus tant la voracité de l’enfant qu’il s’agit de réfréner, mais plutôt de développer son goût de la découverte de nouvelles expériences : « ne fais pas le(la) difficile ». Il s’agit de favoriser, pour lui, une rencontre sensorielle avec les aliments.

Au-delà du principe de plaisir

Plus tard, les fast food de la société de consommation introduisent la malbouffe à la table des plus jeunes. L’enfant est aussi celui dont on jouit, dont on doit favoriser la jouissance. Le sucre [2] est un facteur d’obésité infantile: le discours de l’alimentation-plaisir rencontre alors celui de l’addiction. La gloutonnerie, compulsion à manger –parfois transitoire– fait l’objet de surveillance comme signe d’un possible trouble alimentaire (TCA [3]). La notion d’équilibre alimentaire introduit une tentative de régulation de la jouissance de l’objet oral par son chiffrage en calorie ou en 5 fruits et légumes par jour.

Sous l’effet de la politique d’inclusion et des discours sur le bio, les cantines scolaires [4] s’adaptent avec des menus qui n’excluent aucune culture (végé, hallal) ou problème d’allergie. La psycho-nutrition permet, par exemple, à l’enfant de goûter au mieux aux mets que la société lui propose, ou offre chance au jeune de bien nourrir son cerveau, en privilégiant certains mets. Même à table, donc, l’enfant se voit réduit à ses communications cellulaires.

À la table familiale

Ainsi, la table est le lieu où s’exprime l’oralité, soumise aux exigences de la civilisation. C’est un lieu où le petit homme est convoqué à se plier à des pratiques familiales et collectives. Le repas, temps de convivialité met en scène le corps en tant qu’il est pris dans des discours. Une jouissance du corps doit consentir à en passer par les défilés de la demande; dans la manière de présenter les mets en famille, de les servir, et du côté des enfants, de se tenir à table, dans la manière d’ingérer la nourriture, de la partager, de supporter les convives, ainsi que le temps du repas plus ou moins long selon les habitudes familiales ou institutionnelles. « C’est que la mère n’est pas simplement celle qui donne [à manger] elle est aussi celle qui donne le seing, s.e.i.n.g de l’articulation signifiante [5]».

Or, que peut-on saisir de cette demande, c’est-à-dire des transformations du rapport de l’enfant à l’Autre et vice versa à travers la succession des tables de l’enfant ? On découvrira, dans cette rubrique, ce qui est mis en tension, entre l’enfant comme idéal –cet être civilisé qu’il doit devenir, dont la voracité, l’avidité sera domptée– et l’enfant comme produit du désir de l’Autre, voire de sa jouissance– un enfant qui doit combler l’Autre. Ceci particulièrement à l’époque contemporaine dans laquelle il est moins question des puissances éducatives que des dernières découvertes dites scientifiques, mais aussi à l’époque où le temps est compté, où tout va très vite.

Cette rubrique offre aux professionnels la possibilité de lire les enjeux de ce passage par le temps de la collation ou du repas à raison de trois fois par jour, que ce soit en famille, en institutions scolaire, médico-sociales, éducatives ou de soin.

Qu’y observe-t-on pour l’enfant, dans la famille ? Sauter les repas peut parfois devenir coutume comme le repèrent les travailleurs sociaux qui interviennent dans la famille, notamment les TISF [6]. Comment se font-ils passeurs de ce temps de préparation du repas, de ce temps de vie familiale, de partage avec les autres ? Par quelles voies composent-ils avec l’insupportable, parfois, de manger à plusieurs ? Comment font-ils en institutions avec ces enfants ou adolescents qui ne passent pas à table mais qui restent dans leur chambre, se cachent sous la table, jouent bruyamment à côté, etc. ? Comment s’en enseigner ? Le repas en institution peut devenir «éducatif », «thérapeutique». Quels effets y sont recherchés ?

Une approche orientée par la psychanalyse permet d’approcher ce qui de la pulsion orale tient à la demande du petit dès son arrivée au monde. Comment cette exigence à même le corps est-elle accueillie, afin de donner chance à l’enfant d’en faire usage dans le lien social ?

 

 

[1] Hugo V., « La lune IV », L’Art d’être grand-père, œuvres complètes de Victor Hugo, Édition Ne Varietur, Paris, 1877, p. 41.

[2] Cf. le documentaire Sugarland paru en 2014.

[3] Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM‑5), apporte plusieurs changements dans la classification des TCA (par rapport au DSM‑4), à commencer par le nom: Eating Disorders devient Feeding and Eating Disorders qu’on peut traduire par Troubles de l’Alimentation et des Conduites Alimentaires.

[4] Cf. Fond G., Bien manger pour ne plus déprimer. Prendre soin de son intestin pour prendre soin de son cerveau, Paris, Odile Jacob, 2026.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2013, p. 43.

[6] Technicien(nes) de l’Intervention Sociale et Familiale.

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