Freud reconnaît dans la pulsion orale la première manifestation de la sexualité infantile. Mais cette satisfaction, qui peut aller jusqu’à «une sorte d’orgasme[1]», ne relève effectivement d’une pulsion sexuelle qu’à condition que la finalité alimentaire en soit exclue. Manger n’est pas l’objet de la pulsion orale, du moins pas en tant que l’action de manger viserait à obtenir une certaine satiété de l’organisme.
Une autre satisfaction
Certes la pulsion orale se manifeste après avoir pris un premier étayage sur une fonction vitale. La sensation du lait chaud qui remplit la bouche du nourrisson en est le point de départ. Mais c’est en se détachant de la satisfaction alimentaire qu’apparaît cette autre satisfaction qu’est la pulsion orale. Ce n’est plus la manifestation d’un besoin, mais l’expression d’une jouissance autoérotique.
La manifestation propre de cette pulsion est le suçotement, une succion voluptueuse. Ce terme souligne bien ce que Freud appelle sexualité infantile, qui n’a bien sûr a priori rien à voir avec la sexualité génitale, sinon par cette évocation d’une jouissance voluptueuse.
Le suçotement n’est pas dirigé vers d’autres, mais vers le corps propre du sujet. On saisit ainsi la valeur de l’expression du dernier Lacan: «l’Autre, […] c’est le corps[2]». Et le corps dont il s’agit ici n’est pas un corps qui jouit, mais c’est le corps en tant qu’il se jouit, que Jacques-Alain Miller commente en disant que « c’est la traduction lacanienne de ce que Freud appelle l’auto-érotisme[3]».
Objets non comestibles
Du suçotement, la finalité alimentaire est exclue, dit Freud. L’objet n’est pas la nourriture, il est indifférent et cette place de l’objet est un creux, un vide qui peut être occupé par n’importe quel objet. À ce titre, c’est l’objet a qui en rend le mieux compte. Il est le pivot autour duquel tourne la pulsion pour revenir sur elle-même et boucler ainsi le circuit pulsionnel, comme le montre Lacan dans le Séminaire XI[4]. C’est l’objet séparé du sujet et qui cependant lui appartient. Le sein est à concevoir dans cette perspective, un objet qui lui appartient et qui est décollé de l’apport de nourriture.
Il suffit d’observer un jeune enfant au cours des premiers jours de son existence, comme j’ai pu encore le faire tout récemment à l’occasion de la naissance de mon dernier petit-fils, pour saisir que, s’il manifeste chaque fois que nécessaire sa demande de nourriture, très vite cependant apparaît une autre satisfaction, pulsionnelle celle-ci, qui va ouvrir le champ du désir. Et l’objet qui sert à cette autre satisfaction est d’abord le poing tout entier qu’il se met à suçoter, avant que cela ne se localise plus généralement ensuite sur le pouce.
Mais à ce pouce lui-même, d’autres objets sont substituables, comme par exemple la tétine que les parents lui glissent dans la bouche pour qu’il puisse jouir en silence, les laissant eux-mêmes un peu tranquilles. Ceci dit, une intervention de l’autre n’est pas nécessaire à constituer cet objet. J’ai aussi pu observer il y a quelques années un enfant auquel les parents avaient évité d’offrir une tétine, des parents bien intentionnés donc, qui ne voulaient pas le faire taire. Mais, à l’occasion où il s’est trouvé gardé par une dame qui avait elle-même un enfant du même âge, il a vu cet autre enfant avec la tétine en bouche et la lui a volée pour s’en satisfaire.
Fine bouche
Si la plupart des enfants utilisent des bouts de leur propre corps pour satisfaire ce désir de sucer, la pulsion orale ouvre cependant sur diverses manifestations symptomatiques. Il y a bien sûr la nourriture qui peut y servir, mais plus jamais pour juste se nourrir à sa faim, plutôt pour manger trop ou trop peu, boulimie ou anorexie; et chez les adultes ensuite, ce seront tous les plaisirs du gourmand au gourmet qui organisent l’oralité. Mais il y a aussi les enfants qui ingèrent des éléments non comestibles, cette pathologie appelé le pica, qui peut être normale et transitoire ou s’installer comme pathologie lourde. Et puis chez les adultes, il y aura fumer, boire, etc.
Il est cependant un autre objet qui concerne la bouche: l’émission de sons. Des vocalisations élémentaires à la parole en passant par la lallation, c’est un élément très structurant de la pulsion orale. Selon les enfants, le plaisir de la lallation peut être plus ou moins développé et parfois même absent.
Le circuit pulsionnel
L’objet vient ainsi fixer un trait singulier qui participe, le cas échéant, au sinthome du parlêtre. Mais si l’objet est indifférent, au sens où il peut être différent pour chacun, qu’est-ce qui oriente la pulsion orale comme telle? C’est sa localisation sur la bouche, non pas l’objet, mais la zone érogène. Le suçotement consiste à permettre à la bouche de jouir d’elle-même, pourrait-on dire. Le circuit pulsionnel est une poussée qui part de la bouche, fait le tour d’un objet et revient en circuit sur la bouche elle-même. C’est ce que montre le schéma du Séminaire XI. Ce que représente ainsi la pulsion orale, c’est l’idéal d’une bouche qui se baiserait elle-même, « un autosuçage », dit J.-A. Miller[5].
La pulsion orale présente ainsi les trois caractères des manifestations sexuelles infantiles que sont les pulsions partielles. C’est ce que précise Freud dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle: elle apparaît par étayage sur un besoin qui ne représente cependant pas la satisfaction sexuelle, mais comble une nécessité vitale; elle est auto-érotique, sans autre que le corps du sujet lui-même; et elle est «sous la domination» d’une zone érogène[6].
[1] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 103.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, p. 311.
[3] Miller J.-A., «L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul», enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 mars 2011, inédit.
[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 163.
[5] Miller J.-A., «La théorie du partenaire», Quarto, no 77, juillet 2002, p. 21.
[6] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit., p. 106–107.