Dans la clinique contemporaine, les paradoxes de la pulsion orale trouvent un terrain énigmatique de radicalisation et de large diffusion dans le domaine des dénommés troubles alimentaires. La formule descriptive, aujourd’hui présente dans le DSM5 avec l’expression « troubles nutritionnels et alimentaires », n’exprime que le cadre visible d’un dysfonctionnement, lié à la relation avec la nourriture. Or, pour un sujet, les coordonnées structurelles doivent être trouvées dans une lecture de son discours que seule la psychanalyse permet.
Un petit creux
Depuis Freud, la satisfaction orale liée à l’objet nourriture présuppose le rapport avec l’Autre primordial qui nourrit –soit par le sein, soit par la main qui fournit de la nourriture au nouveau-né. L’acte de nourrir est le premier don que le sujet reçoit, il inaugure le premier échange symbolique avec l’Autre. En même temps, dans l’acte de manger, s’éprouve une satisfaction qui dépasse les besoins nutritionnels du nouveau-né, et met en jeu sa relation libidinale avec le corps de l’Autre, avec le sein comme objet partiel, mais aussi avec le regard et la voix de l’Autre. La répétition de cette rencontre et la satisfaction qui y est liée, accompagnent l’expérience de manger, au point que les deux se superposent ou se confondent.
Ce circuit vital peut cependant devenir un piège pour le sujet, lorsque certaines conditions essentielles lui manquent pour qu’il se constitue comme séparé et différent de l’Autre primordial qui le nourrit. Au minimum, il doit pouvoir ressentir une perte de jouissance, pouvoir céder à l’Autre du langage une part de sa satisfaction pour devenir un sujet divisé. Lorsque ces opérations structurelles échouent, le sujet est exposé de manière dévastatrice à la gourmandise d’un surmoi féroce [1], comme le note Ligia Gorini dans son argument.
Les pièges de la pulsion
Pour l’enfant qui mange trop, l’analyste est convoqué comme facilitateur d’une opération de dé-colonisation de la pulsion orale par la réponse alimentaire, remettant, par son acte, la fonction de la parole et le champ du langage au centre de la scène.
Pour l’enfant qui ne mange rien, la voracité est celle du surmoi. Par le rejet de l’acte de manger, l’enfant impose une barrière à l’Autre du soin, mais reste prisonnier de cette solution [2]. Ce piège, pour Lacan, prend la forme d’une modalité de jouissance spécifique, typique de l’anorexie mentale, à laquelle le sujet reste fixé, c’est-à-dire « manger le rien ». En lisant cette opération au cœur de la clinique, Lacan nous montre une facette non dialectisable de la solution anorexique, difficile à percevoir, ce qui donne, comme le développe Augustin Ménard, une substance jouissante au refus de ces patients de « manger du signifiant [3]». C’est l’attirance mortelle pour cette jouissance Une qui rend si difficile le traitement de l’anorexie dite véritable que l’on trouve surtout chez les jeunes filles, et qui peut durer de nombreuses années jusqu’à devenir chronique. Il faut les distinguer des formes d’anorexie névrotiques-hystériques, dans lesquelles le sujet a néanmoins connu la perte de la jouissance, et a structuré l’anorexie comme un symptôme au sens freudien, comme une métaphore du sujet et un appel inconscient à l’Autre. Jacques-Alain Miller a utilisé l’expression « rejet de l’Autre » pour parler du cœur des nouvelles formes du symptôme, et avant tout de l’anorexie mentale comme rejet de l’Autre nourricier [4]. Dans cette clinique, ce refus est à la base de l’échec partiel de la prise du corps dans la pulsion, qui fait que le sujet reste collé à la jouissance Une, refusant d’en céder une part à l’Autre du langage, par la voie de l’objet rien enkysté dans son corps.
Impulsions boulimiques
Si nous trouvons de nombreuses références de Lacan à l’anorexie mentale, nous ne pouvons pas en dire autant de la boulimie. Cependant, nous avons une définition unique et précieuse dans le Séminaire IV des « impulsions boulimiques [5]», dans laquelle Lacan ramène la boulimie à la compensation par la dévoration de la nourriture « chaque fois qu’il y a frustration d’amour [6]». Cette définition est très intéressante, car elle nous montre à la fois ce qui relie et ce qui distingue la boulimie de l’anorexie. Ce qui les unit relève d’une difficulté fondamentale du sujet à avoir affaire à la castration, ce qui nous ouvre à une clinique différentielle entre rejet, déni et refoulement. Sur le plan descriptif, elles sont également unies par le fait qu’elles surviennent dès la puberté, surtout chez les femmes, et aussi par le fait que la transition de l’anorexie à la boulimie au cours de la solution anorexique n’est pas rare. Ces aspects étayent en quelque sorte l’hypothèse théorico-clinique introduite par Bernard Brusset dans le domaine psychopathologique [7] de l’anorexie-boulimie en tant que circuit unitaire. Cependant, cette définition de la boulimie montre aussi la différence que présente la solution boulimique par rapport à l’anorexie dans sa manière de contourner la castration. Pour Lacan, la boulimie suit la voie de la compensation alimentaire face à la frustration de la demande d’amour, révélant l’impasse du sujet dans le traitement symbolique de la perte, recourant plutôt à des solutions compulsives qu’à la parole.
C’est ce qui nous a amenés à soutenir la thèse [8] selon laquelle la boulimie se présente comme une pathologie d’un intervalle de temps: le sujet échoue à traverser le temps d’attente qui le sépare de la conclusion du circuit d’action. L’anorexie, en revanche, se présente pour Lacan, comme il nous le dit explicitement dans le Séminaire XI, comme un moyen de contourner la castration qui suit le chemin de la privation: ce ne sont pas le sujet et son Autre qui sont absents, mais c’est lui-même qui se prive dans le réel par l’exercice du refus. Dans cette perspective, nous pouvons relire l’indication faite par J.-A. Miller [9] selon laquelle la solution anorexique, par la privation, va vers une forme de (pseudo)séparation, tandis que la solution boulimique est maintenue dans l’aliénation face à la demande d’amour adressée à l’Autre qui ne trouve pas de réponse, et à laquelle le sujet supplée compulsivement dans le circuit d’incorporation et d’évacuation.
Traduction : Ombretta Graciotti
[1] Cf. Gorini L., «Manger. La pulsion orale chez l’enfant», argument de la 9e Journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant du Champ freudien, https://institut-enfant.fr.
[2] Cf. Ansermet F., «Le refus anorexique», Clinique de l’origine, Paris, Cécile Defaut, 2012, p. 143–154.
[3] Ménard A., «L’anorexie mentale, entre psychose et névrose ? Les anorexiques supposées sans demande», Pas Tant, no 20, juillet-octobre 1988, p. 25.
[4] Cf. Miller J.-A., «L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique», enseignement prononcé dans le cadre du département de l’université Paris 8, cours du 21 mai 1997, inédit.
[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 174.
[6] Ibid., p. 174.
[7] Cf. Brusset B., «Psychopathologie et métapsychologie de l’addiction boulimique», Monographie de la Revue Française de Psychanalyse, 1991, p. 105–132.
[8] Cf. Cosenza D., Le Refus dans l’anorexie, Rennes, PUR, 2011.
[9] Cf. Miller J.-A., «L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique», op. cit.