On ne parle pas la bouche pleine

Par Valeria Sommer-Dupont

Cette maxime éducative nous intéresse pour la logique de structure qu’elle fait entendre. Pour qu’il y ait parole, il faut un petit creux. Un p’tit creux, mais où?

Soupe de lettres

La demande et la tendance orale se forment « au niveau du même organe ». Là « gît le trouble »: « la tendance de la bouche qui a faim s’exprime par cette même bouche en une chaîne signifiante. »[1] Le langage ne vient pas s’ajouter après-coup à la fonction alimentaire. Il la dérange d’emblée, la troue. La bouche, zone érogène, est un bord où la pulsion trouve satisfaction. Dès que le besoin passe par les défilés du signifiant et s’adresse à l’Autre, la demande d’être nourri ne se réduit plus à l’objet qui apaise le besoin; elle engage la demande d’amour.

Avant que l’infans ne parle, il est parlé. L’Autre lui prête des mots, interprète ses cris. La mère, souligne Lacan, ne donne pas seulement le sein: elle donne aussi « le seing s.e.i.n.g. de l’articulation signifiante[2]». La nourriture circule avec les signifiants de l’amour, du don et de la satisfaction: « une cuillère pour maman », « une pour papa ». Par ce même trou qu’est la bouche, l’infans goûte les sons, les répète, les mâche, abababa. Avant de vouloir dire, la langue se goûte dans la bouche. Le corps est affecté par lalangue.

Hors‑d’œuvre

Le rêve de la petite Anna Freud, dix-neuf mois, est exemplaire. Mise à la diète après avoir vomi, elle parle en rêve: « Anna F‑eud, f‑aise, grosse fraise, œufs brouillés, bouillie ». Ces aliments, ne sont pas quelconques: tous portent la marque d’un Non –ne mange pas ça! Ce « commun dénominateur » introduit « une unité dans la diversité de ces termes »[3].

Ce qui compte pour Lacan c’est que l’interdiction ait été dite: le « dire que non » reste dit. L’interdit ne fait pas disparaître l’objet ni ne règle le faire d’Anna –à elle d’obéir ou non; il marque l’objet, le fait entrer dans une série signifiante. La satisfaction change alors de régime. La bouche, manquante, parle en rêves.

Lacan pointe un détail: Anna « s’annonce ». En se nommant, elle ouvre le menu: elle est au menu! Ce Je de l’énonciation, encore en train de précipiter dans la structure[4] montre que le sujet n’est pas déjà constitué: il est pris dans le discours qu’il articule. Hors‑d’œuvre, Anna s’inscrit au menu avant de pouvoir se situer comme celle qui l’énonce.

« Pas celle-là ! [5]»

Du seul fait qu’elle parle, la bouche affamée peut dire: « Pas celle-là! ». Lacan précise: la négation, le « j’aime ça et pas autre chose » produit un écart et fait éclater la spécificité du désir[6].

Freud situe, dans La négation, le jugement du côté « des motions pulsionnelles les plus anciennes, les motions orales: cela je veux le manger ou bien je veux le cracher »; plus largement, « cela je veux l’introduire en moi, et cela l’exclure hors de moi »[7]. Mais, Freud distingue l’expulsion, Austossung, de la négation: « la négation –successeur de l’expulsion– appartient à la pulsion de destruction[8]». Entre l’une et l’autre intervient la « création du symbole de la négation ». Lacan situe là une « différence de niveau dans le sujet » et précise que cette création est à concevoir comme « un moment mythique, plutôt que génétique »[9]. Entre cracher et dire non, il n’y a pas une simple continuité évolutive.

Pas celle-là! fait entendre cet écart: la bouche ne recrache plus seulement ce qui déplaît, elle dit: pas celle-là! Le langage permet de refuser l’objet. Le sujet peut ne pas vouloir ce qu’on lui donne, voire ne pas vouloir ce qu’il demande. Il y a là plus qu’un caprice alimentaire. Le goût de la parole tiendrait alors moins à trouver enfin le bon objet qu’à pouvoir faire valoir que « ce n’est pas tout à fait ça ».

Ah, les crocs coco, les crocs coco, les crocodiles…

Dans le Séminaire XVII, Lacan figure le désir de la mère par un crocodile dans la bouche duquel l’enfant se trouve, sans savoir quand elle pourrait se refermer. Un rouleau de pierre maintient la gueule ouverte: le phallus[10].

Il ne s’agit pas de mettre les mères en cause. La dévoration est un risque de structure, non une intention. S’il existe un interdit qui concerne l’enfant : « Tu ne coucheras pas avec ta mère »; un autre porte sur l’Autre maternel: « Tu ne réintègreras pas ton produit[11] ». Quelque chose de ce désir doit demeurer ailleurs.

Le nourrissage, souligne Lacan, n’a pas lieu entre un besoin et un objet qui satisfait, mais il a lieu entre deux demandes[12]: demande d’être nourri et demande, venant de l’Autre, de se laisser nourrir. Si leur ajustement devenait parfait, le désir disparaîtrait. Sans faire de généralités, retenons que le refus peut avoir pour fonction de préserver un écart: « Pas celle-là », pas exactement ce que tu veux me donner, pas exactement ce que tu veux que je sois.

Sépartition

Mais « Pas celle-là! » ne suffit pas à rendre compte de la coupure en jeu dans la pulsion orale. Dans le Séminaire X, Lacan la situe plus radicalement avec le terme de « sépartition »: « non pas séparation mais partition à l’intérieur », inscrite dans la structuration du désir[13].

Dans le sevrage, précise Lacan, « ce n’est pas tant qu’à l’occasion ce sein manque à son besoin », mais que « le petit enfant cède ce sein auquel […] il est appendu […] comme à une part de lui-même[14]». Il ne s’agit donc pas simplement de perdre un objet que l’Autre posséderait et donnerait, mais de céder quelque chose du côté de soi.

Dans le Séminaire XI, Lacan précise que « l’oralité en question n’a absolument rien à faire avec la nourriture » et que « tout son accent est dans cet effet de mutilation »[15]. Quelque chose se détache, se cède. La bouche se dessine alors comme un bord autour d’un vide. Lit-oralité.

On ne mange ni ne parle la bouche pleine !

Une perte, donc, une ouverture minimale. Condition du désir, elle ne garantit pourtant pas le goût pour la parole. Trou, manque et perte de l’objet ne sont pas équivalents. Ce n’est pas parce qu’on a une bouche que des vérités en sortiront; ni parce qu’elle parle que l’inconscient s’y fera entendre.

Que l’inconscient surgisse de la bouche de l’enfant comme surprise, trébuchement, équivoque, comme un dire excédant ce qu’il croyait dire, rien ne l’assure. Pas davantage que la parole introduise une coupure dans le circuit de satisfaction, un déplacement, une énigme ou une adresse à l’Autre. Une bouche peut jouir sans parler. Elle peut parler sans que cela entame son mode de jouir.

Quelles conséquences pour la clinique avec les enfants? Interpréter sans gaver, sans dévorer? S’orienter de cette lit-oralité, ce serait prêter l’oreille à ce qui, dans la parole de l’enfant, fait écart avec ce que l’Autre lui sert: Pas celui-là.

N’interprétons pas la bouche pleine!

 

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 244.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière & Le Champ freudien, 2013, p. 43.
  3. Ibid., p. 88–89 & 94–95.
  4. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p. 101.
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 244.
  6. Ibid.
  7. Freud S., « La négation », Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1987, p. 137.
  8. Ibid., p. 138–139.
  9. Hyppolite J., « Commentaire parlé sur la “Verneinung” de Freud », in Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 879–887.
  10. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 129.
  11. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 202.
  12. Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, op. cit., p. 238–240.
  13. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 273.
  14. Ibid., p. 362.
  15. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 241.
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