Ce titre aborde deux champs distincts: celui de l’oralité et celui du savoir. Lacan, dans le Séminaire L’Éthique, conjoint les deux dans une mystérieuse formule: « manger le livre [1] ». Comment s’articulent alors pulsion orale et savoir ?
La pulsion épistémophilique
Partons du savoir. Freud en fait une pulsion. Il s’enseigne de Léonard de Vinci pour élaborer ses recherches sur le désir de savoir, à partir du concept de sublimation. Elle permet une transformation du but de la pulsion sexuelle, ici en désir de savoir: « la libido se soustrait au destin du refoulement en se sublimant dès le début en avidité de savoir [2] ».
Freud situe l’origine de la pulsion de savoir dans la curiosité sexuelle infantile. Il repère que toutes les questions incessantes des enfants n’en recouvrent en définitive qu’une seule, celle de savoir « d’où viennent les enfants? [3] »
Sublimation
Lacan, dans le Séminaire L’Éthique, se sert de l’expression «manger le livre» pour relire la sublimation freudienne. Dans une lecture grammaticale de l’expression du manger, Lacan isole le rapport à l’objet –manger quelque chose. La dimension du sujet –celui qui mange– n’est que secondaire. Manger a donc partie liée avec l’objet. Un objet au-delà de la demande et du besoin, c’est-à-dire au-delà du registre de l’Autre et du symbolique. Lacan reprend la formule de l’Apocalypse dans la Bible, où Jean prend le petit livre de la main de l’ange et le dévore.
Lacan y distingue une nouvelle valeur de l’objet. Il souligne qu’il ne s’agit pas simplement de trouver un nouvel objet, un objet qui pourrait être pris dans une série, mais plus radicalement d’un « changement d’objet en lui-même [4] ». Ce n’est pas encore l’objet a, mais l’objet devient un objet hors-série, avec la propriété d’être conjointement externe et interne, extime, « une extériorité intime [5] ». À ce titre, cet objet ne peut être atteint. L’objet prend une teinte plus réelle, et la sublimation « élève un objet […] à la dignité de la Chose [6] ».
Lacan reprend pour le préciser le concept freudien de das Ding, la Chose, comme nom de la jouissance hors-signifié. C’est une vacuole. Aucun objet ne peut répondre, c’est-à-dire satisfaire la pulsion. Il y a dans das Ding, en tant qu’objet quelque chose de radicalement étranger, de vide, hors symbolique, qui ne veut rien dire et pourtant ce « autour de quoi s’oriente tout le cheminement du sujet [7] ». L’objet est définitivement perdu, et ne peut être que retrouvé. Ainsi, la satisfaction ne pourra être atteinte qu’à faire le tour de cet objet.
En prélevant ainsi un objet, hors symbolique, Lacan démontre comment la pulsion est quelque chose qui pousse à une satisfaction au-delà de la satisfaction des besoins. Il y a dans cet objet, cette pulsion, das Ding, quelque chose qui se satisfait au-delà du principe de plaisir. C’est une jouissance qui n’en passe pas par l’Autre, « quelque chose qui veut [8] » dit Lacan, de manière irrépressible et impérieuse. Mais si elle est « hors-signifié [9] », elle se caractérise d’être aussi de « l’ordre du signifiant [10] ». La sublimation est ce qui permet que cette satisfaction seule, en passe par l’Autre, pour se satisfaire. Elle permet le « passage du non-savoir au savoir [11] ».
Mordus par le signifiant
La formule Manger le livre fait entendre l’incorporation du signifiant. Ainsi, il ne s’agit pas d’ingurgiter du savoir, d’accumuler des connaissances, d’étancher la soif de savoir par des textes ou des livres. Incorporer implique à la fois le fait que le signifiant prend corps, laisse une trace, une marque et à la fois, le fait qu’il y a dans l’opération d’incorporation, un reste, fondant ainsi le manque-à-être du sujet. « Le livre prend lui-même la valeur d’une incorporation, et l’incorporation du signifiant lui-même […]. Le signifiant en cette occasion devient Dieu, l’objet de l’incorporation elle-même [12] ». Lacan anticipe là la morsure du signifiant sur le corps. Ce manque est ce qui fonde le désir de retrouver cet objet à jamais perdu. À cette époque, Lacan parle « de la marque du signifiant sur les besoins, leur transformation par l’effet du signifiant en ce quelque chose de morcelé et d’affolé qu’est la pulsion [13] ».
Mais la sublimation a un coût. « Sublimez tout ce que vous voudrez, il faut le payer avec quelque chose. Ce quelque chose s’appelle la jouissance. Cette opération mystique, je la paie avec une livre de chair. [14] » Pour obtenir une satisfaction du désir, une perte est nécessaire. Ainsi, le sujet subit une perte de jouissance du fait de la prise du corps dans les rets, la machine du langage. Et c’est dans l’Autre qu’il peut mettre en jeu son désir pour chercher un objet de satisfaction.
Pulsion plutomythique
Dans le Séminaire L’Objet de la psychanalyse, Lacan, non sans humour, subvertit la pulsion épistémologique de Freud en pulsion plutomythique [15], isolant de manière radicale le savoir de la vérité. Le savoir se présente alors comme un trou. Il y a dans l’accès au savoir, une mise en jeu fondamentale du sujet. La seule manière de s’approcher du savoir est le pari, et d’une certaine manière le fait d’engager sa vie et de la mettre en jeu [16]. Sous cet angle, Manger le livre implique donc une mise du sujet, un pari du côté de la vie.
La réponse anorexique nous enseigne quant à ce point. Bien plus tard, à la fin de son enseignement, dans le Séminaire Les non-dupes errent, Lacan reprend la question des liens entre manger et savoir. Il considère cette période où les enfants n’ont de cesse d’interroger leurs parents à partir d’une question: pourquoi? Ce qui est en jeu dans cette question n’est pas tant un désir de savoir de l’enfant qu’un désir de savoir attribué à l’Autre [17]. « Tout ce qu’il pose comme question, c’est fait pour satisfaire à ce qu’il suppose que l’Autre voudrait qu’il demande. [18] » C’est à cet endroit que justement, l’anorexique répond plutôt à l’Autre par un «très peu pour moi», pour décourager le savoir de l’Autre. Il ne consent pas à laisser la pulsion se prendre dans l’articulation signifiante de l’Autre.
Ainsi, à la fin de son enseignement, à partir de l’anorexie, Lacan avance que le savoir n’est plus désir, mais horreur, suscitant un « je n’en veux rien savoir [19] ». Manger le livre implique donc une mise du sujet, un pari du côté de la vie.
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 340.
[2] Freud S., Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, PUF, 1993, p. 105.
[3] Freud S., La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 17.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 339.
[5] Ibid., p. 167.
[6] Ibid., p. 133.
[7] Ibid., p. 65.
[8] Ibid., p. 58.
[9] Ibid., p. 67.
[10] Ibid., p. 55.
[11] Ibid., p. 340.
[12] Ibid.
[13] Ibid., p. 348.
[14] Ibid., p. 371.
[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2026, p. 143.
[16] Cf. Ibid., p. 152.
[17] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 09 avril 1974, inédit.
[18] Ibid.
[19] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 9.