Pour qualifier le mécanisme que Freud avait isolé à propos du surmoi –à savoir que plus on se soumet à ses exigences, plus on se sent coupable– Lacan parle de «gourmandise [1]». Ce mécanisme apparemment paradoxal tient au fait que l’enjeu essentiel du surmoi est d’ordre pulsionnel: par les exigences de la civilisation, par les injonctions du surmoi, on ne renonce pas à la satisfaction de l’agressivité, on la retourne contre soi-même, notait Freud.
Pourtant en utilisant le mot «gourmandise», c’est bien la pulsion orale que Lacan convoque. La question qui se pose est celle de savoir pourquoi.
Gourmandise expérimentale
Lorsque, appliquant des méthodes rééducatives du type ABA [2], on veut renforcer positivement un comportement, on propose à l’enfant une récompense: il fait ce que l’on veut, on lui donne un bonbon, un chocolat, un gâteau… En convoquant sa gourmandise, on essaie de faire entrer l’enfant autiste dans les ornières de l’adaptation. Sait-on pour autant le démon que l’on réveille ? Les comportementalistes, note Jacques-Alain Miller, en ont sans doute une petite idée:
«Quand Skinner, dans sa célèbre expérience, stimule les centres de plaisir du rat et lui fait découvrir qu’en appuyant sa patte sur un bouton, il peut obtenir tel ou tel plaisir. Qu’observe-t-on ? Le rat devient si captif de ce plaisir, qu’il finit par y sacrifier ses intérêts vitaux […], il devient si fou de plaisir, qu’il en vient à en mourir [3]».
Dans le dispositif skinnérien, le plaisir engendre son au-delà. Cette expérience –impossible à désolidariser de l’univers humain et du dispositif langagier qui la supporte– dénature les rats, elle introduit une dérégulation des instincts: un plaisir qui exige encore plus de plaisir, conduisant ces animaux jusqu’à la mort. Par la gourmandise qu’on fait ainsi émerger, le rat de Skinner s’humanise. Il rencontre une certaine forme de l’impératif de la jouissance et de la pulsion de mort.
Pourtant, le rat ne sait pas qu’il va mourir. C’est ce qui le différencie de l’homme. L’être humain est celui qui sait qu’il va mourir et qui peut décider de risquer sa mort par pur plaisir. À ce propos, Lacan emprunte à Kant un exemple instructif: « supposez que quelqu’un prétende ne pouvoir résister à sa passion, lorsque l’objet aimé et l’occasion se présentent; est-ce que, si l’on avait dressé un gibet devant la maison où il trouve cette occasion, pour l’y attacher immédiatement après qu’il aurait satisfait son désir, il lui serait encore impossible d’y résister ? [4]» Kant considère que cet homme renoncerait aussitôt à sa passion. Selon lui, ni passion ni désir ne suffiraient à faire en sorte que quelqu’un risque sa vie. Seulement au nom de la loi morale, un tel dilemme pourrait se poser. Lacan, en analyste, n’est pas du même avis: « nulle occasion ne précipite plus sûrement certains vers leur but, que de le voir s’offrir au défi, voire au mépris du gibet [5] ».
L’être humain est cet être déréglé, dénaturé, qui peut décider de ne pas se soumettre aux impératifs de la préservation de la vie et ce, non seulement pour des raisons morales, mais aussi, par désir, par défi, par caprice. Pour Hegel aussi, comme le démontre sa dialectique du maître et de l’esclave, le champ de l’humain ne s’ouvre qu’à partir du moment où l’on s’affranchit de l’instinct de survie.
Il y a encore autre chose qui différencie l’être humain du rat skinnérien: pour humaniser encore le rat, il faudrait qu’il en vienne à être tout aussi pris d’engouement pour le bouton qui déclenche la douleur qu’il l’est pour celui qui déclenche le plaisir. C’est la répétition de ce qui est douloureux qui a conduit Freud à postuler l’existence de la pulsion de mort: manifestation d’une trace ineffaçable et indomptable qui se répète. Quelque chose chez nous travaille à nous faire du mal.
Mais, quel rapport avec la pulsion orale ?
Élixir ou poison ?
C’est Melanie Klein qui, la première, met l’accent sur l’incorporation à propos du surmoi: « il faut considérer l’incorporation partielle qui se produit durant la phase cannibale comme le noyau du surmoi [6] », écrivait-elle. Lacan, pour sa part, s’inspire plutôt d’Otto Isakower, qui, pour rendre compte de l’identification primaire et du surmoi, s’est intéressé à un crustacé, la daphnie. Chez celle-ci, la mise en place de l’appareil de l’équilibre nécessite l’incorporation d’un élément externe –quelques grains de sable– pour se repérer dans son environnement. Isakower étend ce mécanisme à l’homme: lui aussi aurait besoin, pour s’inscrire comme sujet dans l’univers humain, d’incorporer quelques éléments langagiers –peu importe lesquels, mais quelques-uns.
Sur ce fil, Lacan va s’intéresser aux expériences dont la daphnie a pu faire l’objet: « cette opération, exécutée par des expérimentateurs malicieux, consiste à substituer aux grains de sable des grains de ferraille, histoire de s’amuser ensuite avec la daphnie et un aimant. [7] » Comme le dispositif de Skinner, cette expérience dérègle les daphnies qui, dès lors, ne sont plus repérées par la loi de la gravité. Par cette opération, elles se retrouvent irrémédiablement à la merci du caprice des expérimentateurs et de leur aimant. C’est cela qui se passe chez l’être humain.
Le langage humain ne fournit pas les éléments qui conviendraient au bon fonctionnement du sujet dans le monde. Et nous n’avons que le langage et sa loi pour nous orienter. Le surmoi est à la fois la marque de l’incorporation de la Loi et l’effet de dérégulation qu’elle introduit. À la fois, la Loi et sa destruction, l’élixir et le poison. En incorporant cet élément qui nous rattache à l’univers humain, nous nous retrouvons bouffés par le surmoi.
Avec la méthode ABA, en leur faisant manger des bonbons, on opère pour mieux incarner le surmoi féroce pour les petits autistes.
[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 530.
[2] Méthode comportementale, Applied Behaviour Analysis.
[3] Miller J.-A., Seminarios en Caracas y Bogotá, Buenos Aires, Paidós, 2015, p. 143. Traduction par A. Campos.
[4] Kant E., Critique de la raison pratique, traduction de Barni, Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1848, p. 27–28.
[5] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 782.
[6] Klein M., La Psychanalyse des enfants, Paris, PUF, 2001, p. 150–151.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 320.